La diffusion d’une photo, en voile, de Majid Tavakoli, membre actif du mouvement étudiant, a déclenché une campagne de jeunes hommes voilés. En diffusant l’image de cet étudiant arrêté le 7 décembre 2009, à côté de la photo retouchée de Bani Sadr qui, dit-on, aurait fui le pays en vêtements de femme, les agents de la République islamique veulent mépriser les opposants. À ce mépris, des dizaines de jeunes hommes ont répondu en publiant leur photo voilée sur les blogs et des clips sur Youtube pour manifester leur solidarité envers Majid et lancer, en même temps, un défi politico-culturel sans précédent à la République islamique.

Que se passe-t-il  ? Avec cette image de l’étudiant militant en voile, les agents gouvernementaux disent aux opposants  : « Vous n’êtes que des "zaifés" », et la République islamique dont le voile obligatoire est l’un des piliers idéologiques  : « Notre régime veut des femmes "zaifés" [1]. » Il devient alors évident que leur volonté de voiler les femmes ne vise qu’à consolider leur statut inférieur.

Or l’image des hommes iraniens qui se mettent en scène voilés se moque du mépris des gouvernants et promet la déconstruction de cet État phallocrate dans lequel faire des femmes des sous-hommes revient à affirmer une virilité qui équivaut, elle, à la bravoure. En même temps, le zèle persistant des hommes à contrôler la sexualité des femmes révèle la grande fragilité de cette virilité supérieure et démontre la faiblesse d’un ordre dont l’identité culturelle se fonde sur la négation de la liberté des femmes. En fait, le voile des femmes, ce tissu dont on dit qu’il protège leur chasteté, ne dévoile que la faiblesse des hommes dont la vue de femmes dévoilées suffirait à leur faire perdre la raison.

Depuis trente ans, l'obligation du voile amène à mépriser et à insulter quotidiennement les femmes et les hommes iraniens. Depuis trente ans, les agents du régime dressent, de mille manières, des frontières sexuelles pour préserver l’ordre étatique. Cet État totalitaire, sur lequel règne le guide religieux suprême, veut la soumission de tous les membres de la société. Cependant, par le contrôle des femmes, il offre aux hommes un champ de pouvoir et les rend complices de sa violence et de ses méfaits organisés. En effet, si la sanction de l’adultère peut aller jusqu’à la lapidation, l’institution de la polygamie et du mariage temporaire permet une sexualité multiple aux hommes et transforme les femmes en objets sexuels. La charia fait ainsi du corps des femmes un champ où dominent les pulsions sexuelles et le marque comme le territoire du diable. Sous prétexte de préserver le corps social des tentations diaboliques, le voile est en réalité un outil au service du pouvoir de ceux qui se prétendent les délégués de dieu sur terre.

En octobre 2007, le bureau politique des pasdarans a identifié le féminisme, au même titre que les défenseurs de l’« extrême modernité », les « satanistes », les partisans du pluralisme religieux, les bahaïs, les derviches et d’autres soufis, parmi les menaces sérieuses qui pèsent sur l’État islamique. Cette déclaration est sans doute vraie  : depuis 2000, le mouvement des femmes, avec sa campagne « 1 million de signatures pour l’abrogation des lois discriminatoires envers les femmes », développe un combat féministe fondé sur les valeurs universelles et revendique le changement pour l’égalité. En cela, il défie clairement les piliers idéologiques de l’ordre islamique qui, en idéologisant la religion, sacralise toutes les discriminations.

Dès le lendemain de l’arrivée des islamistes au pouvoir, après la répression de la manifestation des femmes contre le voile obligatoire, les femmes iraniennes défient le régime par le phénomène du mauvais voile qui traduit leur désobéissance quotidienne et grandissante. Jusqu’à aujourd’hui, des femmes, jeunes et moins jeunes, mettent clairement en question la philosophie du voile par leurs vêtements et leur maquillage. Elles sont désormais au-devant d’un mouvement populaire qui, depuis six mois, fait retentir le slogan  : « À bas la dictature » dans la société iranienne. Dans un contexte de répression de la liberté de parole et d’action politiques et sociales, les jeunes Iranien(ne)s procèdent à la déconstruction politico-culturelle et à l’inversion du symbole de la République islamique qu’aucune répression ne peut arrêter.

Majid avait écrit dans la revue étudiante qu’il dirige  : « Personne n’est sacré. » Aujourd’hui, la campagne des hommes voilés se transforme en une bataille sans précédent contre la misogynie sacralisée du régime islamiste. Pour les jeunes hommes iraniens qui mènent la campagne « We are all Majid », ce n’est pas se vêtir en femme qui est méprisant pour les hommes, mais le voile obligatoire. Ce qu’ils considèrent méprisable, ce ne sont pas les femmes, mais le voile, tant pour les hommes comme Majid que pour toutes les femmes, en Iran et ailleurs.

Chahla Chafiq

Paru dans l'Humanité : http://www.humanite.fr/node/429842

[1] Ce mot désigne les femmes comme des êtres faibles.