Contribution de Chahla Chafiq au Pari(s) du Vivre-Ensemble, le 2 avril 2008, en Sorbonne. Colloque sur la promotion de la diversité à l’école. 

Ce n’est nullement un fait ou un effet du hasard si l’école fut au centre du vif débat sur la laïcité qui a traversé toute la société française – débat qui offrit un excellent terrain à une réflexion controversée sur l’intégration, et par là, nourrit des questionnements sur les relations interculturelles en contexte migratoire. Cela tient en effet à la mission de l’école comme lieu de transmission et d’éducation, croisant indispensablement la fonction de transmission qu’on reconnaît à toute culture.

Á travers certaines expériences menées auprès de l’ADRIC, les controverses relatives à la notion de diversité culturelle ont pu être constatées, ainsi que leur portée au sein du corps enseignant. Il a été établi de quelle manière les enseignants, confrontés à des conflits autour de la gestion du religieux dans l’espace public laïc, furent amenés à entrer dans une réflexion sur la diversité culturelle. Car le refus du port de signes religieux à l’école publique fut perçu par les opposants à la loi comme le symptôme d’une volonté d’élimination des identités culturelles au profit de la culture dominante. Les discussions à ce sujet aboutirent inévitablement à des interrogations sur la diversité culturelle eu égard aux enjeux des valeurs collectives : peut-on promouvoir la diversité culturelle si l’on tient à la préservation des valeurs communes au sein des différentes communautés composant notre société ? 

Á travers ces questionnements se dessinent des situations complexes où les codes culturels sont évoqués pour justifier des ségrégations liées à l’origine et au sexe, posant ainsi la question de la différence des cultures par rapport aux droits humains et à l’égalité entre les sexes. Tels sont par exemple les cas d’organisations de tables de cantines en fonction des origines des élèves pour gérer plus facilement les questions relatives aux interdictions alimentaires des divers codes cultuels ou celui du refus de certaines activités par des élèves ou leurs parents à cause des normes de non mixité imposées par les codes cultuels et culturels ; et cela alors que les jeunes concernés, socialisés en France, sont censés avoir intégré les valeurs démocratiques. Peut-on justifier, dans ce cas, le rejet de la citoyenneté au nom des différences culturelles ? Cette interrogation renvoie à la problématique des relations interculturelles en contexte migratoire : elle met en relief la rencontre de différents codes et normes portés par des personnes et groupes qui s’y réfèrent culturellement et cultuellement.

Ce genre de situations, impliquant d’emblée des jugements de valeurs quant aux notions d’égalité, interpelle par conséquent toute une réflexion sur la diversité culturelle. Mettant en lumière le lien dialectique entre le culturel, le social et le politique, il tend à mettre en question le bien fondé de la promotion de la diversité culturelle, plus particulièrement à l’école, instance médiatrice de la culture au sens universel (patrimoine des savoirs élaborés et validés en toute abstraction de leurs genèses culturelles particulières). Il est donc légitime de se demander si la promotion de la diversité culturelle dans un tel lieu ne servirait pas à renforcer les crispations identitaires et les ségrégations discriminatoires. Comment peut-on articuler la dimension universaliste et particulariste de la culture sans renforcer les replis identitaires générateurs de violences, parmi lesquelles le racisme ?

Ces questions sont d’autant plus légitimes que le processus de mondialisation, tout en favorisant le contact et la communication – donc les rapprochements « culturels » – provoque un retour à des identités « figées », axées sur l’exacerbation des appartenances nationales, « ethniques » et religieuses. Pourtant, la dynamique de l’évolution de la société moderne, fondée sur des changements permanents, rend inévitable les mutations culturelles. En effet, les citoyens de la société moderne démocratique sont engagés dans un processus d’adaptation culturelle en perpétuel renouvellement. Il suffit, pour s’en convaincre, de passer sommairement en revue, à quelques semaines du 40e anniversaire de mai 68, les importantes transformations culturelles survenues depuis, par rapport aux valeurs et normes érigeant les relations entre hommes et femmes dans la société française. La valeur de l’autonomie des femmes, qui influe de manière décisive sur les rapports sociaux de sexe et donc sur le processus éducatif au sein de l’instance familiale et à l’école, se présente aujourd’hui comme un trait de la culture française. Mais le caractère récent de l’événement permet de se représenter la scène sociopolitique où s’accomplit cet exploit culturel. En s’y attardant, il est possible de décortiquer les conflits de « valeurs » qui s’exprimèrent au travers de paroles, de mouvements d’individus et de groupes en interaction, dont il résulta ces normes considérées aujourd’hui comme communes. Depuis, en de nombreuses occasions, comme celle relative à la loi concernant le Pacs par exemple, nous pouvons entendre l’expression « conflit de valeurs » dans le débat sociopolitique qui traverse la société française. En effet, nous trouvons dans ces exemples toute la dynamique d'une transformation culturelle qui s’effectue à travers les rapports individus-groupes-société, et dont la possibilité de formation tient à l’existence du cadre sociopolitique démocratique. C’est pourquoi, l’angle d’approche interculturel peut aussi impliquer des relations entre les divers groupes et individus au sein d’une même communauté, mettant en interaction différentes représentations de valeurs et de normes. Ainsi, en évoquant les rapports interculturels, il est essentiel de définir le cadre et le contexte de leurs configurations, en situant leurs dimensions sociohistoriques et politiques.

En réalité ce qui distingue clairement la culture démocratique, c’est de permettre, par l’affichage de valeurs relatives à l’autonomie, l’élaboration d'un champ où se déploierait la capacité critique et créatrice des individus. Aussi ouvre-t-elle justement un espace pour la pluralité des cultures et leurs transformations à travers les rencontres et interactions des diversités. Les identités culturelles, loin d’être des unités stables, évoluent dans ces rencontres comme des sources de création de nouvelles richesses culturelles par les individus et les groupes composant cette pluralité. Or, la reconnaissance de l’autonomie créatrice est la condition primordiale de l’engagement de ce processus.

Le contenu pédagogique de l’école moderne, fondé sur l’élucidation d’un processus complexe et à jamais inachevé de l’élaboration des savoirs, doit permettre d’éduquer à apprendre et à penser, donc à intégrer la capacité critique envers le monde et envers soi. C’est par là que passe le croisement entre la conception universelle et particulière de la culture, nécessaire pour déjouer les blocages des identités culturelles menant aux crispations et aux violences. Ce croisement se cristallise dans les interactions quotidiennes des enseignants et des élèves au sein des classes.

La démarche interculturelle, fondée sur la déconstruction des images figées de la « culture » et de l’« identité » culturelle pour reconstruire un dialogue créatif, permet davantage de décoder les « conflits de valeurs » et de mieux les gérer. Elle constitue ainsi un outil permettant d’optimiser la posture d’enseignement.