L’été est là. Il m’invite à des promenades ensoleillées. Il est temps d’offrir à mon corps le plaisir des habits légers, à ma peau les caresses de l’air doux.

La brise me berce et me ramène, hélas, un cauchemar.

Je retire une fléchette métallique de ma jambe

C’est l’été de mes 13 ans. Je marche dans une rue animée de Téhéran où le beau temps donne aux appels des marchands l’allure de chansons enchantées. Je vais dans un magasin qui vend de bonnes glaces. Je ralentis le pas pour baigner quelques instants de plus dans cette ambiance joyeuse.

Soudain, une douleur insupportable dans ma jambe droite me fige sur le trottoir. Je vois le sang couler. Les passants m’entourent. Je les entends parler de l’agresseur, de son jeune âge, de sa taille moyenne, de son crâne rasé, de ses vêtements. Un homme les disperse et me conduit vers les escaliers d’un immeuble. Je retire une fléchette métallique de ma jambe.

Je rassure l’homme :

"Je peux rentrer chez moi toute seule, ce n’est pas loin."

Ses derniers mots avant de me quitter restent en moi à jamais :

"Pensez, mademoiselle, à vous couvrir davantage. Ça vous évitera de ce genre d’incident".

Je cherchais obstinément à détecter mon agresseur

Longtemps après, ces mots m’interpellaient encore. Fallait-il que je me couvre ? Comment mon maigre corps, sortant à peine de l’enfance, pouvait-il engendrer une telle violence ? Comment pouvait-il inciter un homme à commettre un tel acte ?

Longtemps après, chaque fois que je passais dans cette rue-là, je cherchais obstinément à détecter mon agresseur parmi les passants à partir des détails que j’avais gardés en tête.

Aujourd’hui, je sais qu’il a mille visages, mille origines, milles manières de s’habiller. J’ai compris qu’il n’existe qu’un seul invariant dans cette multitude, le fantasme qui transforme le corps des femmes en un lieu commun, un lieu qu’on peut posséder et manipuler à sa guise : violer, frapper, vendre, mutiler, voiler, chosifier...

Accepter de couvrir mon corps aurait-il un autre effet que de nourrir encore plus l’imaginaire collectif de visions misogynes ? Non assurément, et ma personne en resterait marquée d’une faute irréparable : celle d’être femme.

Chahla Chafiq

Publié dans Le Plus de l'Obs