Au soir du 13 novembre, Paris fut la scène « métaphorique » d’une cérémonie sacrificielle au seigneur de la mort. Les explosions et les fusillades orchestrées au Stade de France, dans les cafés et restaurants du Petit Cambodge, du Carillon, de la Belle Équipe, de Casa Nostra retentissaient comme des percussions, accompagnant la symphonie macabre qui se jouait au Bataclan.

Le nom des Eagles of Death Metal, sur scène ce soir-là, évoque la mort de manière décalée, promettant au public une expérience musicale vertigineuse. Mais c’est au sens propre que la mort s’empara du Bataclan et des autres lieux, sacrifiant plusieurs dizaines de personnes, des jeunes en majorité. Les assassins étaient jeunes et ils se sont aussi donné la mort. Si on en reste là, cette ambiguïté peut produire une confusion entre bourreaux et victimes. Et ce d’autant plus que l’islamisme est vu par certains comme le drapeau du « peuple musulman » « déshérité » ou « indigné ». Cette logique n’a-t-elle pas contribué à justifier plus ou moins timidement le massacre des journalistes et des dessinateurs de Charlie Hebdo ?

Les attentats du 13 novembre mettent à mal cette grille d’analyse. Les jeunes terroristes tuèrent sans distinction des jeunes anonymes au visage cosmopolite pour venger leurs « frères combattants de Dieu ». Leur acte de mise à mort d’autrui et de soi s’explique par une seule et même logique qui transforme l’humain en instrument de Dieu. Dans le djihadisme, courant islamiste le plus extrême, la présumée volonté divine soumet son serviteur jusqu’au sacrifice volontaire de sa vie et lui donne en même temps un pouvoir absolu dans la vie et sur la vie en lui offrant le paradis et la vie éternelle.

Par le « don » de ce pouvoir et des moyens afférents, l’offre islamiste recrute dans le but d’instaurer un pouvoir politique fondé sur la loi religieuse. L’exaltation des repères identitaires religieux, ethniques et sexuels (virilité conquérante et féminité à protéger) s’accompagne de la dénonciation des principes d’égalité, de liberté, de droits des femmes et de laïcité en tant que produits occidentaux, sources de vices et anti-islamiques.

Les effets néfastes des dictatures, de la bienveillance incrédule des non-islamistes et des stratégies des pouvoirs occidentaux (colonialisme, soutien aux dictatures, manipulation du religieux pour emporter la guerre froide) ont profité à l’essor de l’islamisme depuis les années 1980 dans le monde dit islamique. En France, où des musulmans vivent depuis plus d’un siècle, on assiste aussi au développement d’une réislamisation idéologique depuis la même époque.

La radicalisation djihadiste actuelle bénéficie de ce processus. L’adhésion des jeunes à l’islamisme n’est pas un produit hors sol, ni une épidémie transmise par Internet. Elle progresse dans un contexte de crise socio-économique, doublée d’une crise de sens : le recul des mouvements démocratiques, leur incohérence dans la défense des valeurs universelles des droits humains, l’étouffement de la pensée critique. Ces mêmes éléments expliquent aussi la montée des mouvements intégristes chrétiens, juifs et autres, et des courants d’extrême droite. Au-delà de leurs différences, ces mouvements alimentent l’offensive des forces néoconservatrices actuelles.

Identifier l’islamisme en tant qu’idéologie et non pratique religieuse, cerner sa place au sein de la montée en force des idéologies néoconservatrices est vital pour une praxis intelligente à l’encontre de ce qu’on appelle la radicalisation. C’est aussi la condition sine qua non pour agir contre le racisme antimusulmans, fruit du recyclage des idéaux classiques de l’extrême droite, qui cible tout particulièrement l’immigration dite musulmane.

Chahla Chafiq

Publié dans L'Humanité