Au sujet de mon essai Islam politique, sexe et genre. A la lumière de l’expérience iranienne, PUF, 2011.

A l’heure où les révoltes arabes éclairent d’un jour nouveau le Moyen-Orient, de nouvelles interrogations se font jour sur la place de l’islam et son éventuelle implication en politique. Un mélange dont l’Iran révolutionnaire de 1979, en terre persane et chiite, a été, dans une large mesure, le premier grand laboratoire. Mais l’expérience est-elle finie ? Et en quoi le nouveau rôle de la religion dans les jeux de pouvoir, la vie socioculturelle ou la société au sens large en a-t-il bouleversé les codes et les règles ?

C’est à toutes ces interrogations que la sociologue et écrivaine, Chahla Chafiq, dans sa thèse Islam politique, sexe et genre, répond d’une certaine manière. Et elle, qui en tant qu’Iranienne, femme et intellectuelle a vécu dans son pays les débuts de la révolution qui allait accoucher de la République islamique, sait décrypter comme personne, dans son approche originale consacrée au rôle, voire à l’utilisation des femmes, le projet "sociopolitique" de cet islam politique.

L’auteure raconte comment, jeune fille éduquée de façon laïque, en dépit de ses convictions de gauche, elle s’est finalement laissé prendre aux discours de l’ayatollah Khomeyni, allant jusqu’à y voir le "représentant de l’islam contestataire".

Persuadée du rôle positif de la religion contre la dictature du chah, soutenu par les puissances occidentales, elle a fait comme des milliers d’autres femmes, portant un foulard en un acte contestataire. Quelques mois plus tard, ce sera le contraire, devant l’imposition du port du hidjab, les femmes manifesteront tête nue pour leurs libertés. D’où l’intéressante réflexion de Chahla Chafiq, à travers l’instrumentalisation du voile, sur les rapports entre les sexes dans les conflits socio-politico-culturels engendrés par l’entrée de la société iranienne dans la modernité.

Elle découvrira que l’utopie sociale islamiste capable de mobiliser les masses, ainsi qu’elle le note dans son introduction, cache, en fait, plusieurs paradoxes.

D’abord, survenant après la modernité "mutilée" imposée par le chah qui, en dehors des restrictions des libertés, a tout de même apporté des changements dans la vie de la population, le discours islamiste a réussi à mobiliser pauvres, classes moyennes, intellectuels et non-islamistes qui tous aspiraient à une nouvelle modernité.

Mais cette modernité que certains voient dans un mythique "retour aux sources de l’islam" se heurte vite aux aspirations démocratiques et à l’exigence de liberté, notamment pour les femmes.

La société islamique idéale, porteuse de valeurs universelles qu’elle aurait intégrées à sa manière, n’a pas encore été achevée dans le laboratoire iranien : en juin 2009, les marches silencieuses qui contestent la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, entachée de fraudes aux yeux de nombreux contestataires, ont été violemment réprimées. Dans les rues, les slogans d’il y a trente ans, ceux du temps de la révolution, sont revenus : "A bas la dictature !"

Mais le chah n’est plus là, c’est le régime islamique qui occupe sa place. Un régime fils de la révolution. Procès sommaires, arrestations, voire tortures et exécutions ont mis un bâillon sur la contestation. Est-ce la preuve de l’échec de l’"islam politique" ?

Marie-Claude Decamps

Source : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/09/les-paradoxes-de-l-islam-politique_1490559_3232.html